Son histoire
par Henri Wallon

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Le procès en nullité de la condamnation
Analyse du Recollectio de frère Bréhal, Grand Inquisiteur pour le Royaume de France


CHAP . I - INTRODUCTION ET DIVISION

n docteur de Sorbonne, Edmond Richer, qui avait le dessein de publier le procès de la Pucelle, a singulièrement déprécié la Recollectio de Bréhal et les autres mémoires consultatifs. « Ne seroit besoin, écrivait-il, de les faire imprimer pour ce qu'ilz sont trop peu élabourez et polis et tumultuairement escrits, mesme en un siècle auquel la barbarie triomphoit » (1). Ce jugement sommaire doit être réformé. Il paraîtra suspect à ceux qui n'ignorent pas combien d'idées fausses ont été préconisées par le théologien qui l'a prononcé ; l'étude des documents eux-mêmes en démontrera l'injustice. Sans doute il ne faut pas chercher dans ces mémoires les agréments du style et les artifices d'une composition « élabourée et polie » : leurs auteurs n'avaient ni le temps ni la volonté de faire oeuvre littéraire ; ils avaient souci de la vérité et du droit, sans guère se préoccuper de les formuler en paroles élégantes. Le langage des scholastiques et des canonistes, qu'on a trop longtemps considéré comme un « triomphe de la barbarie », n'est d'ailleurs pas dépourvu de correction, et, s'il ne possède pas les charmes du latin classique, on ne saurait lui dénier la netteté, la précision et plusieurs autres qualités maîtresses, qui le rendent merveilleusement apte à servir d'instrument à une discussion doctrinale. Enfin l'écrit de Bréhal — pour nous borner au rapport judiciaire que nous allons reproduire — n'a rien de « tumultuaire » : sagement ordonnancé sous deux chefs principaux, il résume, avec le calme qui convient à l'œuvre d'un juge, les considérants les mieux appropriés à la nature du procès.
  C'est donc à tort que Quicherat a essayé de se couvrir de l'autorité d'Edmond Richer, pour justifier sa détermination d'exclure la Recollectio du nombre des pièces à publier intégralement (2). Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il méconnaît le caractère historique de cet ouvrage, et ne veut y voir qu'un mémoire de jurisprudence ou de théologie. Dans un sujet tel que l'histoire de Jeanne d'Arc, et surtout quand il s'agit de se prononcer sur la valeur morale de sa personne et sur les mobiles intimes de sa conduite, il importe manifestement de ne négliger aucun élément d'information, et de demander aux sciences sacrées la lumière qu'elles sont capables de projeter autour des évènements de ce monde. En récapitulant avec un soin consciencieux les détails de la procédure et les accusations portées contre la Pucelle, en les discutant d'après les principes du droit canon et de la théologie, Bréhal fournit à l'historien des matériaux authentiques — les faits consignés au dossier, contrôlés par conséquent avec une rigoureuse exactitude, — et une appréciation solidement motivée, dont il est loisible d'éprouver la justesse, mais qu'on peut accepter de prime-abord, au moins sous bénéfice d'inventaire. A ce double titre, la Recollectio avait sa place marquée dans une publication comme celle de Quicherat : personne assurément n'aurait eu le droit de lui reprocher de l'avoir « grossie mal à propos ».
  Remercions M. Lanéry d'Arc d'avoir réparé cette défaillance du savant éditeur et comblé une lacune de tous points regrettable. Inspiré sans doute par les judicieuses réflexions de M. Marius Sepet (3), il a pris la généreuse initiative d'une publication dont il comprenait mieux la portée: Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc. Toutefois, sans préjudice des éloges qui lui sont dûs pour avoir ainsi facilité au public des érudits l'étude de pièces fort intéressantes mais peu abordables sous leur forme originelle, nous avons été contraints de constater que son oeuvre est défectueuse au point de vue paléographique et qu'elle ne saurait satisfaire pleinement les justes exigences de ceux qui aiment la pureté native des sources de l'histoire. Parfois en effet une lecture inexacte du manuscrit a introduit dans le texte des mots ou des phrases inintelligibles, voire même des contresens qui déroutent le lecteur; la transcription est aussi fautive, soit parce que l'orthographe de l'auteur n'a pas été fidèlement reproduite suivant les règles aujourd'hui adoptées pour les publications de ce genre (4), soit parce que des références ont été modifiées et soi-disant rectifiées à la suite d'un contrôle insuffisant, dont le résultat est d'égarer parfois les recherches. Voilà pourquoi nous n'avons pu nous contenter d'un travail bien méritant à d'autres égards, et auquel il serait injuste de refuser nos suffrages, puisqu'il nous a ouvert la voie d'une entreprise hérissée de difficultés.
  Simultanément, le R. P. Ayroles, de la compagnie de Jésus, songeait de son côté à faire connaître au grand public les documents précieux qui retracent la physionomie de La vraie Jeanne d'Arc. En 1890, paraissait ce travail de longue haleine, qui lui assure la reconnaissance de tous les amis de la Pucelle. Il a consacré une attention spéciale, nous pourrions presque dire fraternelle, au mémoire de Bréhal, dont il a traduit intégralement un bon nombre de passages, et analysé le reste avec une scrupuleuse exactitude (5).


  Avant de présenter à notre tour l'œuvre de notre grand inquisiteur dans son texte latin soigneusement collationné sur un manuscrit authentique, nous croyons utile d'en examiner la trame avec quelque détail : cette analyse raisonnée ne dispensera point de recourir aux développements du texte ; mais elle fera mieux ressortir la méthode qui a présidé à la rédaction, le choix et l'enchaînement des preuves, l'attention particulière que méritent certaines d'entre elles ; elle servira par là même de fil conducteur et de guide aux lecteurs pour lesquels ce genre de considérations serait moins familier.
  Dans une courte introduction, — elle occupe à peine le premier feuillet du registre, — l'auteur de la Recollectio expose les motifs qui le portent à plaider la cause de la vérité : c'est la tendance naturelle de l'esprit humain, c'est aussi le devoir du juge et du docteur.
  Le vrai est à l'intelligence ce que l'existence est à un être quelqu'il soit : son bien, sa perfection. De cet axiome philosophique, si souvent proclamé par Aristote, il résulte qu'un même instinct de la nature nous pousse à rechercher la possession de la vérité et la conservation de l'existence. Comme le mal qui ne se fait agréer que sous une apparence de bien, le faux a besoin d'emprunter les dehors du vrai pour s'insinuer dans notre esprit. S. Augustin le constate en des termes quelque peu subtils sans doute, mais fort saisissables grâce à son procédé habituel de déduction par les antithèses. La raison et l'autorité s'accordent ainsi à attester la tendance naturelle de l'homme vers la vérité, et, par une conséquence nécessaire, son éloignement de tout ce qui s'y oppose.
  Toutefois cet ordre peut être violé : c'est le fait d'une volonté perverse, qui accueille de son plein gré la fausseté et l'injustice, pourvu qu'à l'aide du sophisme elle parvienne à leur donner l'aspect de la droiture et de la véracité. Une telle manière d'agir est digne de blâme ; elle l'est plus encore, lorsqu'elle se rencontre chez le juge ou le docteur, dont la mission est de manifester ce qu'il sait et de confondre le mensonge. Conformément à ces principes, empruntés à la philosophie autant qu'à la science juridique, Bréhal déclare son intention de rendre hommage à la vérité ; et, après avoir humblement protesté de sa soumission parfaite au Saint-Siège, il aborde l'étude du procès qu'il est chargé de réviser (6).
  Ici, comme partout, deux éléments constitutifs se présentent: la matière d'abord, c'est-à-dire les faits ou les accusations qui sont le fondement de la sentence ; la forme ensuite, c'est-à-dire la procédure et les défauts substantiels qui en dénaturent le caractère. De là une répartition aussi simple que lumineuse. La première partie, principalement doctrinale [ f° 175 r°-190 r° ], a pour objet la discussion des griefs articulés par les ennemis de Jeanne d'Arc afin de motiver la condamnation : elle comprend neuf chapitres, qui justifient pleinement l'accusée et démontrent l'orthodoxie de ses sentiments et la correction parfaite de sa conduite. Il nous sera permis d'ajouter que la portée de ce document est plus haute encore : l'inquisiteur qui l'a rédigé songeait à réhabiliter l'innocence ; la Congrégation des Rites y trouvera par surcroît une information officielle, bien propre à servir de base à un examen approfondi des vertus qui doivent être l'apanage de la sainteté. — La seconde partie, surtout juridique [ f° 190 r°-202 r° ], a trait aux moyens de droit qu'on peut faire valoir dans la cause contre une sentence viciée par plusieurs nullités : de ce chef, on compte douze allégations, soit douze chapitres. A la suite de Bréhal nous passerons en revue les uns et les autres.


CHAP. II - LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 1 - LES APPARITIONS.

e premier point, et assurément le plus important, sur lequel s'engage la contestation, est relatif aux visions et apparitions que la Pucelle prétend avoir eues. De leur nature, bonne ou mauvaise, divine ou superstitieuse, dépend en effet le caractère de la mission qui lui a été confiée et qu’elle s’est efforcée de remplir. Si Jeanne n’a pas été le jouet d’une illusion, si elle a eu raison de croire que ses voix venaient de Dieu et lui intimaient les ordres du ciel, il faut reconnaître dans cette humble fille des champs une ambassadrice du Très-Haut, une messagère de la Providence qui veille avec amour au salut des royaumes.
  Cependant quelle que soit l’évidence de la déduction ainsi formulée, il est nécessaire de le remarquer une fois pour toutes, afin de n’être pas exposé à se méprendre sur la valeur du raisonnement, ce n’était point cette vérité que visait directement et toujours l’inquisiteur de la foi. Son rôle, à lui, consistait surtout à peser les considérants de la sentence : il lui suffisait d’établir d’abord que les premiers juges étaient mal fondés à flétrir de leur réprobation les faits d’ordre mystérieux au sujet desquels les dires de l’accusée ne pouvaient laisser aucun doute. Quant aux conclusions ultérieures, il les signale parfois d’une façon assez précise pour révéler le fond de sa pensée, comme par exemple lorsqu’il parle (dans ce même chapitre premier) du temps où les visions ont eu lieu, mais il compte bien qu’elles se dégageront suffisamment de l’ensemble et des détails du procès.
  Après avoir rappelé que la bonté morale de toute action humaine dépend principalement de sa fin, et que les circonstances sont pour ainsi dire la mesure de la proportion qui doit exister entre la fin et les moyens de l’atteindre, Bréhal passe de suite à l’application de ces principes généraux : il étudie tour à tour quatre circonstances (le temps, le lieu, le mode et le résultat) des apparitions, afin de constater qu’elles n’offrent rien de répréhensible, et qu’elles conviennent fort bien à des envoyés du ciel.
  D’abord, le temps des apparitions. C’est vers l’âge de 13 ans que la Pucelle en a été favorisée pour la première fois. On peut y découvrir deux raisons de convenance : l’une mystique, empruntée à la signification des nombres ; l’autre basée sur les prescriptions du droit et les concordances de l’histoire. Personne n’ignore que les Pères et les Docteurs de l’Église n’ont pas dédaigné, à l’occasion, de rechercher le sens caché sous les chiffres qu’ils regardaient comme des lettres scellées où Dieu avait déposé la connaissance de certaines vérités. Il est permis de suivre leur exemple, sans tomber dans les exagérations et la puérilité de la Cabale juive. Les expressions mêmes, dont Bréhal se sert ici et plus loin, témoignent de sa discrétion à cet égard ; mais une sage réserve n’annule pas la valeur relative de son interprétation. Si l’on décompose le nombre treize en ses deux facteurs, trois et dix, on y trouve le symbole des conditions qui prédisposent l’âme aux visites de Dieu la foi de la Trinité, et l’observation du décalogue. À ce point de vue mystique, il existe donc un rapport de convenance qu’il n’est pas inutile de signaler.
  La raison canonique paraîtra plus solide, bien qu’elle ne dépasse pas non plus les limites de la simple vraisemblance. À partir de cet âge, la jeune fille devient l’arbitre de sa destinée, et les lois ecclésiastiques lui reconnaissent le droit de disposer d’elle-même, sans être contrainte de suivre la volonté de ses parents. L’histoire sacrée, de son côté, fournit bon nombre d’exemples qui nous montrent des vierges se consacrant à Dieu dès l’époque de leur puberté et recevant alors la visite des anges. Faut-il donc trouver étrange, conclut Bréhal, que pareille grâce ait été accordée à une adolescente, dont la piété et la conduite ont mérité les plus grands éloges ? Et il ajoute, sans y insister davantage, qu’on pourrait de même attribuer à l’heure des apparitions un sens mystérieux, puisqu’elles ont eu lieu par une disposition providentielle, aux trois moments de la journée que l’Église a spécialement assignés à la louange du Seigneur.
  Mais ce qu’il tient surtout à faire remarquer, c’est le synchronisme des visions consolatrices et des dures extrémités auxquelles la France était réduite. Il y a là une marque si évidente de la protection divine, qu’il ne peut contenir un cri de reconnaissance : Jeanne d’Arc est vraiment une nouvelle Judith, envoyée au peuple d’Israël lorsqu’il fallait presque désespérer de son salut ! Sous les accents émus par lesquels Bréhal exprime les malheurs de son pays, on sent vibrer la fibre du patriotisme. Cette note ajoute un charme de plus à la vigueur de l’argumentation. À ce propos, une vieille prédiction attribuée au Vénérable Bède est aussi invoquée ; elle n’est peut-être pas authentique, et son texte semblera quelque peu étrange, néanmoins l’interprétation cadre assez bien avec les faits pour qu’il soit permis de l’accepter.
  Ensuite, le lieu des visions. Cette circonstance n’est pas d’un grand poids, observe l’inquisiteur ; il faut pourtant en tenir compte, puisque les auteurs du procès ont fait fond sur elle. Les saintes Écritures et les annales hagiographiques montrent par mille exemples que les endroits les plus divers conviennent à la manifestation des anges, et que, par conséquent, on ne saurait tirer de là aucune difficulté sérieuse contre la vérité des apparitions.
  Le lieu de naissance de Jeanne mériterait plutôt d’attirer un instant l’attention : car son village s’appelle Domrémy, et il a été fondé, assure-t-on, par le saint évêque Remi que l’on considère comme le père du royaume (7); puis, il avoisine le Bois-Chenu que d’anciennes prophéties ont rendu fameux. Double coïncidence, ménagée à coup sûr par le gouvernement providentiel de Dieu.
  Troisièmement, le mode des apparitions. — Jeanne affirme avoir vu fréquemment les esprits bienheureux sous des formes corporelles et au milieu d’une grande clarté ; la première fois, ils se tenaient à droite du côté de l’église ; elle n’en a pas eu tout de suite le discernement, c’est-à-dire une connaissance distincte ; elle ne leur a point accordé créance à la légère ; les voix qu’elle entendait étaient claires, humbles et douces ; néanmoins elle éprouvait une grande frayeur. Autant de points soigneusement discutés par Bréhal, qui les déclare plutôt favorables à l’accusée, parce qu’ils sont conformes aux enseignements de la théologie.
  À la suite de S. Augustin, tous les mystiques distinguent trois sortes de visions : la vision intellectuelle, où le regard de l’âme se fixe sur les choses spirituelles sous leur forme propre, c’est-à-dire sans aucun corps ni figure ; la vision imaginaire, où les sens intérieurs prennent part et perçoivent des symboles ou images dans l’extase et le sommeil ; la vision corporelle enfin, dont le nom même indique l’objet. Les anges peuvent se manifester sous des formes sensibles et corporelles, et c’est ainsi d’ailleurs qu’ils se sont toujours montrés aux hommes. Comme il n’y avait rien à redire au fond contre l’assertion de Jeanne, on a épilogué sur les détails. Aussi Bréhal suit-il pas à pas pour les réfuter les arguties des premiers juges. Après leur avoir reproché l’inexactitude avec laquelle ils rapportent les expressions de l’accusée, il montre que celles-ci sont faciles à justifier par des exemples tirés de l’Écriture ou de la vie des saints ; et que ses réserves au sujet de certaines particularités sur lesquelles on l’avait interrogée ont bien leur raison d’être. Il confirme ses dires, en déclarant selon la doctrine de S. Thomas, comment le corps pris par les anges doit représenter leurs propriétés spirituelles. Il expose enfin que la lumière est ordinairement l’indice de l’apparition des bons esprits, et qu’il leur convient aussi de se tenir du côté droit. Tout cela résulte des textes sacrés et de l’interprétation des saints docteurs.
  Passant ensuite à la question du discernement, Bréhal fait remarquer que l’hésitation en pareille matière est chose naturelle à l’homme surpris par la vue d’un objet insolite, et qu’elle est une marque de gravité religieuse et de prudence chrétienne, très conforme à la recommandation de l’apôtre S. Jean. Au cours du procès, Jeanne a d’ailleurs indiqué qu’elle apprit à connaître et à discerner les esprits parce que ceux-ci la saluaient, la dirigeaient et lui disaient leurs noms, comme cela est raconté des bons anges dans l’Écriture. Leurs voix avaient des qualités qui, suivant les témoignages les plus autorisés, ne conviennent point aux esprits mauvais ; leur langage était exempt de duplicité. S’ils lui parlaient français plutôt qu’anglais, cela n’a aucun rapport avec la manifestation de leurs propriétés, mais c’était afin de s’accommoder à son intelligence. Une autre objection, tirée de ce que l’émission vitale et intelligente des sons articulés n’appartient pas aux êtres dépourvus d’organes corporels, n’a pas plus de fondement ; il est aisé de le comprendre pour peu qu’on veuille réfléchir au sens véritable de la doctrine de S. Thomas et des scolastiques sur ce point.
  Enfin, la stupéfaction et l’épouvante que Jeanne dit avoir éprouvées au début de ses visions sont précisément l’indice de leur bonne origine. Les Pères et les Docteurs fournissent à ce propos le témoignage le plus favorable ; leur doctrine unanime, bien fondée en raison et autorisée par les expressions formelles de l’Écriture, est admise par tous les mystiques, comme un principe facile et très sûr du discernement des esprits.
  Quatrièmement, la fin ou l’issue des apparitions. Si en se manifestant les bons anges causent d’abord une certaine frayeur, ils ne tardent pas à révéler leur caractère céleste par les sentiments de force, de paix, de consolation et de joie qu’ils font ensuite éprouver à l’âme. Des citations appropriées, que Bréhal emprunte à divers auteurs, établissent d’une façon très nette la ligne de démarcation entre l’action des bons et celle des mauvais esprits, et amènent la justification complète des dires de la Pucelle relativement à la jubilation qu’elle ressentait et aux douces larmes qu’elle versait après le départ de ses bienheureux interlocuteurs.
  La conclusion s’impose : rien dans les visions de Jeanne, rien dans ses expressions à leur sujet, ne trahit la moindre incorrection de doctrine ou de jugement pratique ; au contraire, on y relève à chaque détail les précieuses marques du vrai et du bien. Le premier grief articulé contre l’accusée ne subsiste plus ; ce n’est pas assez dire, il change de face et nous apparaît avec son importance capitale quant à la constatation d’une mission divine. Afin qu’on ne puisse ignorer sa conviction intime à cet égard, l’inquisiteur de France ne veut point clore ce chapitre, avant d’avoir appelé l’attention sur le rôle de l’archange S. Michel, auquel une pieuse croyance attribue la protection et la défense du royaume. En lisant cette page empreinte de foi autant que de fierté nationale, on sent que la cause est gagnée, et qu’il faut considérer la Pucelle comme l’intermédiaire des bons offices dont le prince des armées célestes s’acquitte providentiellement envers notre pays.


§2 - LES RÉVÉLATIONS

  Le second chapitre se rattache au précédent par son sujet : il s’agit encore des apparitions, mais sous un aspect nouveau bien propre à mettre en lumière tout à la fois l’excellence de leur nature et la sainte vie de Jeanne d’Arc. Bréhal y examine à fond les révélations reçues de Dieu par le ministère des esprits.
  Par manière de préambule, il rappelle et confirme avec des exemples empruntés à l’Écriture, que les visions, même divines, n’apportent pas toujours avec elles l’intelligence des secrets qu’elles renferment. Lorsqu’il plaît au Seigneur de lever aussi ces voiles, la gloire et la dignité des visions sont accrues. Tel est le cas des apparitions dont il est question ici : elles sont accompagnées de révélations. Une enquête approfondie à cet égard est par conséquent d’une souveraine importance.
  En cette matière, trois points méritent surtout de fixer l’attention : l’auteur, l’intention et la certitude. Bréhal suit la règle ainsi tracée par S. Thomas, dont il résume et applique la doctrine dans la triple répartition du chapitre actuel.
  D’abord, l’auteur des révélations. C’est Dieu qui les distribue aux hommes par le ministère des anges selon l’ordre admirable de sa providence et au gré de son bon vouloir. Mais, à ne considérer que le mode naturel de transmettre la connaissance, on ne saurait discerner pleinement les bons des mauvais esprits. Il faut recourir plutôt aux résultats : séduire par le mensonge et pousser au vice caractérise l’œuvre des démons, tandis que les anges du ciel ont le souci constant de la vérité et de la vertu.
  Est-ce à dire pour cela que les révélations prophétiques soient exclusivement l’apanage des âmes droites et unies à Dieu par la charité ? Non, sans doute ; car ce sont des lumières qui perfectionnent l’intelligence sans dépendance nécessaire des dispositions de la volonté ; ce sont des grâces gratuitement données, destinées de soi à l’utilité d’autrui, et conférées parfois l’Écriture l’atteste même à des ennemis de Dieu. Cependant il n’est pas moins vrai qu’il existe une étroite affinité entre l’esprit de prophétie et la pureté des mœurs, et qu’une vie vertueuse contribue à manifester l’autorité de ceux qui sont les instruments de l’opération divine pour l’avantage du prochain. Voilà pourquoi remettant à un examen ultérieur les révélations faites à Jeanne d’Arc au profit d’autrui, Bréhal s’attache à celles dont la pieuse fille retirait une utilité personnelle. Dans un tableau très vivant, il met sous nos yeux, d’après les interrogatoires du procès, les excellents conseils qu’elle a reçus et le soin avec lequel elle s’y est conformée.
  Les esprits lui inculquaient la fréquentation de l’église et des sacrements, la pratique des vertus et des bonnes mœurs, la conservation de la virginité et de l’humilité chrétienne, une conduite exempte de tout reproche et vraiment digne d’éloges. Elle a suivi leurs recommandations avec une fidélité à laquelle ses confesseurs et des témoins, aussi nombreux qu’irrécusables, ont rendu hommage. N’est-ce pas la marque d’une action céleste, et la preuve péremptoire que les révélations de la Pucelle ne sauraient être attribuées à des auteurs réprouvés et pervers ?
  Il faut considérer ensuite l’intention, c’est-à-dire l’acte de la volonté qui ordonne les actions humaines à une fin. — Après avoir résumé l’enseignement de S. Thomas sur l’influence exercée, au point de vue de la moralité, par le but qu’on se propose, Bréhal applique ces principes aux révélations et aux prophéties.
  D’accord avec les Écritures et les saints Docteurs, il montre d’une part que le mobile de la vaine gloire ou de la cupidité chez les soi-disant inspirés, ou du moins le désir de tromper chez leurs inspirateurs, caractérise leur fausseté ; et d’autre part qu’une révélation véritablement divine tend toujours à une fin droite et bonne, comme la confirmation de la foi et l’utilité de l’Église. À ce propos, il s’étend avec une certaine complaisance sur les manifestations de la Providence à travers les âges pour le sage gouvernement des États et des affaires humaines. Mais, si les prémisses sont quelque peu prolixes, la conclusion se dégage très nette et empreinte d’un légitime sentiment de fierté nationale : le relèvement d’un royaume aussi illustre, aussi glorieux que la France, est une intention digne de Dieu, un bien divin qui a été le mobile de Jeanne et de ses révélations.
  Un troisième point reste à examiner : la certitude des révélations en elles-mêmes, et par rapport à celui qui les reçoit. En elles-mêmes, les révélations divines sont certaines, comme la science même de Dieu, dont elles émanent ; celui qui les reçoit est, de son côté, pleinement assuré de leur vérité, ainsi que l’enseignent les Pères et



suite p.108


Source :
Texte de l'analyse de la Recollectio par R.P Marie-Joseph Belon & R.P. François Balme "Jean Bréhal, Grand Inquisiteur de France et la Réhabilitation de Jeanne d'Arc" publié en 1893 chez P. Lethielleux.

Notes :
1 Ms. 10448 fonds français, collection de Fontanieu, f° 285 ; à la Bibliothèque nationale.

2 Quicherat : Procès... tom. v p. 469. — M. Joseph Fabre s'est cru autorisé à employer des expressions moins mesurées : « Le caractère commun des mémoires sur le procès de Jeanne d'Arc, dit-il, est d'être très érudits et point vivants Tout y est jurisprudence ou théologie. Dans leurs interminables dissertations, ces auteurs pérorent sur la foi, sur la soumissionà l'Église et sur le surnaturel ; parlent volontiers de la magie comme d'une science véritable qui a ses règles ; multiplient les citations, ou se perdent en subtilités scholastiques. On s'étonne, en lisant leurs consultations indigestes, d'y trouver une si extrême sécheresse. Point de détails sur la vie de Jeanne, sur ses vertus, sur ses patriotiques élans, sur son oeuvre héroïque. Ces pédants se bornent à ergoter dogmatiquement sur l'orthodoxie de la Pucelle, et à démontrer à coup de distinguo l'illégalité de sa condamnation » (Procès de réhabilitation... tom. II p. 185). — Nous protestons contre cette indignation de mauvais aloi. Les docteurs consultés n'avaient pas à se prononcer sur les points qu'on leur reproche d'avoir omis. On leur avait demandé, non pas des faits nouveaux, mais l'appréciation de la valeur dogmatique et morale de faits dûment constatés, non pas des tirades sentimentales ni une éloquence passionnée, mais l'expression calme et réfléchie de ce qu'ils estimeraient être la vérité et la justice, dans une cause de la plus haute gravité, où les divers intérêts qui étaient en jeu réclamaient une impartialité absolue. Ces hommes, qui étaient la probité même, se seraient fait un scrupule de sortir de leur rôle et de chercher à émouvoir le coeur par des artifices littéraires et par « des raisons que la raison ne connaît pas ». Plus d'une fois d'ailleurs, — nous aurons l'occasion de le montrer en analysant la Recollectio de Bréhal, — à côté de discussions nécessairement arides, ils rendent à l'innocente victime des témoignages très chaleureux ; plus d'une fois, un cri d'enthousiasme ou de compassion s'échappe de leur poitrine au spectacle d'une vie héroïquement vertueuse entremêlée de tant de gloire et de douleur, et la flamme de leur patriotisme lance de vivesétincelles. Lorsqu'on les traite d'ergoteurs et de pédants, n'auraient-ils pas le droit de répondre comme le divin Maître au valet du Pontife ? « Si mate locutus sum, testimonium perhibe de malo; si autem bene, quid me caedis » ? ( Joan. XVIII, 23).

3 C'est en effet à M. Sepet que revient l'honneur d'avoir le premier signalé l'importance du mémoire de Bréhal pour l'étude de l'histoire de Jeanne d'Arc. — Voir l'édition de Tours, 1885, de sa Jeanne d'Arc, p. 475.

4 Pour qu'on n'attribue pas à cette critique un sens qui dépasserait notre pensée, il convient de faire remarquer, à la décharge de l'éditeur, qu'il avait pris soin d'avertir les lecteurs de sa décision de rajeunir les formes archaïques des manuscrits du XVe siècle (Mémoires et consultations... préface p. 14) et qu'il pouvait dans une certaine mesure s'autoriser de l'exemple de Quicherat.

5 Voir R. P. Ayroles : La vraie Jeanne d'Arc, pp. 451-598.

6 On voit, dès ce début, l'élévation d'esprit dont Bréhal fait preuve dans sa manière d'envisager les questions, et en même temps la méthode qu'il suit dans tous son mémoire. C'est par le recours continuel aux principes premiers et aux considérations les plus hautes qu'il éclaire sa route ; c'est à leur lumière qu'il discute les points douteux, qu'il résout les difficultés qu'on lui oppose et qu'il juge de la valeur des actes.

7 Le texte latin, tel qu’il se lit dans le ms. 5970, ne comporte pas la signification que nous lui donnons ici. La traduction littérale ne ferait allusion qu’au nom du village et à sa position sur les confins du royaume, mais du côté de la France.

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